Dites-le avec de l'art !
Un article de Rémy Marville
 
Depuis quelques années, La Poste nous gratifie d'émissions philatéliques tournées vers notre quotidien. Nous sommes habitués maintenant à voir paraître chaque année de nouveaux timbres qui nous permettent de dire à nos amis que c'est une fille ! ou que c'est un garçon ! Les timbres savent aussi fêter un anniversaire, présenter des vœux, lancer une invitation…

Ces timbres furent aussi récemment une occasion supplémentaire de découvrir ou de redécouvrir des artistes grâce à la philatélie. Le moins qu'on puisse dire, c'est que ces parutions ne laissent pas indifférent : si l'on s'émeut facilement devant les bébés insectes présentés par Anne Geddes, en revanche les sourcils se froncent devant Keith Harring (naissance 2001). C'est le débat autour de l'art contemporain, qui continue à faire parler.

Mais que dire des deux dernières signatures de Ben (Ceci est une invitation et Un grand merci) qui laissent certains de nos pairs dans la perplexité ? Qu'est-ce qui nous choque le plus dans ces deux timbres ? Est-ce l'extrême trivialité du message qu'ils portent ? Ou est-ce le dépouillement esthétique d'une écriture enfantine sur fond uni ? Finalement, quel est l'intérêt de ces émissions ?

Pour ma part, j'ai toujours été séduit par cette idée de timbre à message ; et j'ai tout particulièrement été touché par ces derniers nés, signés Ben. En effet, qui peut dire aujourd'hui, dans une société où l'individualisme fait rage, qu'il est facile de dire merci ? Certaines circonstances ne rendent-elles pas le fait de lancer une invitation malaisé ? Ces timbres peuvent permettre de dédramatiser des situations où l'ami redevable ne saurait comment dire merci, où l'amoureux un peu timide n'oserait pas lancer directement son invitation. Mais la poésie reste entière : de quelle invitation s'agit-il ? D'une invitation à dîner ? D'une invitation au voyage, à l'ivresse ? Merci à qui, pour quoi ?

Il est désormais possible de voir l'objet lettre d'une autre manière : l'enveloppe n'est plus seulement l'écrin qui préserve le secret d'une missive, mais elle se confond avec elle, comme pour donner un avant-goût de ce qu'elle contient, comme pour inciter à la lire.

Mais au-delà de ces considérations personnelles, je me suis demandé pourquoi Ben Vautier, artiste théoricien flirtant avec Fluxus*, et de manière générale hostile à tout conformisme et aux institutions, avait accepté de collaborer avec La Poste pour ces deux émissions. Je ne suis pas sûr d'avoir trouvé la réponse, mais au moins deux pistes cohérentes avec sa prise de position (et dieu sait si cet artiste prend position ! **).

La première idée est toute simple : Ben aurait trouvé dans ce mode de diffusion, un espace alternatif aux musées, galeries, et autres marchés d'art. L'art s'affranchit alors du formalisme traditionnel pour se trouver sur un support qui n'est pas fait pour lui à l'origine. " L'art doit surgir là où on ne l'attend pas " dit Dubuffet. Le timbre est donc le support privilégié d'une expression artistique conceptuelle, pour laquelle le message est prééminent.

La deuxième piste est celle du lien existant entre Fluxus et l'art Postal. C'est la création, en 1962, de la New York Correspondance School of Art par Ray Johnson, qui lance la tendance du Mail Art (Art Postal), à laquelle participeront les artistes Fluxus, y compris Ben Vautier. Le courrier, qui peut prendre des formes très diverses (objets, boîtes, enveloppes et cartes de différentes natures, etc.) devient alors un vecteur d'art à part entière. La pratique de l'Art Postal s'est perpétuée et répandue dans le monde. Le Musée de La Poste possède lui-même un fond d'environ 4000 œuvres, qu'il est possible de voir dans les collections permanentes ou lors d'expositions temporaires.

Les timbres à message émis par La Poste s'intègrent très bien dans des enveloppes décorées visant à augmenter le plaisir de la personne qui reçoit une lettre. Alors à vos plumes, à vos pinceaux, tubes de colle ou paires de ciseaux, et… …dites le avec de l'art !

* Fluxus : Mouvance artistique qui se situe au croisement des expressions musicale, théâtrale, poétique, plastique, et qui revendique l'héritage de l'esprit Dada. A l'origine des premières manifestations Fluxus, Marcel Duchamp (fin des années 50), qui affirme que tout le monde peut faire de l'art et que tout est art, d'où le rejet des supports traditionnels tels que les tableaux. Le groupe Fluxus est officiellement créé en 1962.

** Pour voir par vous-même, vous pouvez visiter son site Internet : www.ben-vautier.com